« [Extraits du livre] Première partie : Voyage dans la complexité | Accueil | Un « livre cliquable » de Joël de Rosnay : « 2020, les scénarios du futur » »

20 avril 2007

La préface de François de Closets

« En danger de progrès ». La formule était provocante, j’en fis le titre de mon premier essai. A l’aube des années soixante-dix, ce binôme mariait une chose et son contraire, le meilleur et le pire, le feu et la glace. Trente années plus tard, l’oxymore n’est plus qu’une évidence. Pis, la vérité a changé de sens : c’est le danger qui est en progrès. Chaque jour, s’alourdissent les menaces que le développement des sciences et des techniques fait peser sur l’humanité. Ce serait à dire, comme ce personnage de Woody Allen : « Arrêtez l’histoire, je veux descendre. » si le bon sens ne nous avait prévenu de longue date qu’on n’arrête pas le progrès.

Nous voilà donc condamnés au progrès, autant dire à l’avenir. Car les deux sont liés. L’avenir, c’est du futur façonné par le progrès, le creuset du monde moderne.

Le futur de nos ancêtres était entre les mains des Dieux, il pesait sur les hommes comme une fatalité. Bon ou mauvais, que sera, sera ! Le progrès, au contraire, est une fabrication humaine. Il se construit à partir de découvertes et d’inventions qui ne doivent rien à des puissances surnaturelles. En maîtrisant la nature, l’homo scientificus se réapproprie son histoire et fait reculer cette « condition humaine » qui, de la résignation, faisait une sagesse.

Cette illusion scientiste avait pour elle le poids des évidences : les victoires de la médecine, l’allongement de la vie, la généralisation du confort, le recul des famines et des épidémies, l’extension de l’éducation et de la culture, etc. Le progrès ne pouvait être que bénéfique et libérateur.

Comment reconnaître cette aimable utopie dans les avancées vertigineuses que nous décrit Joël de Rosnay ? Son avenir info-bio- nano-éco, avec un cyber monde qui défie le monde réel, avec des machines qui s’humanisent et des hommes qui se machinisent, avec l’irréductible solitude de l’interconnexion généralisée, avec la dictature anesthésiante de nos esclaves intelligents, avec la perverse soumission d’une nature réinventée, cet avenir perturbe les repères et dissout les catégories qui structurent notre pensée. Voilà le piège : nous créons un monde que nous sommes incapables de penser, incapables, à plus forte raison, de maîtriser. Ainsi nous serions passés de l’antique à la nouvelle fatalité, créant de toutes pièces un avenir qui substitue à la sécurité d’un monde immuable, l’angoisse d’un devenir aux imprévisibles péripéties.

C’est à ce point que des esprits comme Joël de Rosnay nous sont si nécessaires. A la différence des prophètes d’antan, ils ne nous donnent pas le point d’arrivée, mais les mécanismes secrets des changements en cours. Une démarche plus modeste donc plus utile.

Ce voyage fantastique nous rappelle que la nature n’est pas optimisée pour l’homme, qu’elle n’est pas une caverne au trésor qui enrichirait à tout coup ses explorateurs et que la recherche n’est pas une démarche altruiste ou philanthropique, mais intellectuelle. Poussé par sa curiosité, l’homme acquiert des connaissances au hasard des découvertes. Dès ce stade, le processus lui échappe. Il est tributaire de l’incertitude inhérente à tout travail scientifique et progresse dans des voies sans grande utilité tandis qu’il piétine face à des percées vainement espérées.

Sommes-nous au moins assurés de faire le meilleur usage de ces moissons scientifiques ? Certainement pas. D’une part la mise en œuvre du progrès scientifique se fonde sur les critères économiques bien plus que sur les besoins sociaux, d’autre part, ces innovations s’introduisent dans le système complexe de nos sociétés et provoquent des effets non prévus et non désirés. D’où le sentiment général d’un processus irrésistible et dépourvu de toute finalité que traduit la fameuse formule « C’est le progrès ! », hier triomphante, aujourd’hui résignée.

Tout cela est vrai et pourtant…comment n’être pas enthousiasmé par tant de merveilles annoncées ! Oui, l’humanité va, dans les prochaines décennies, progresser comme elle ne l’a jamais fait. Dans tous les domaines, elle va effectuer des sauts qualitatifs et pas seulement quantitatifs qui la doteront de pouvoirs que nous avons peine à imaginer. Dont, surtout, nous ignorons le mode d’emploi.

L’humanité a connu une telle rupture avec l’apparition de l’arme nucléaire. Pour la première fois, elle se donnait les moyens d’un suicide collectif. Les physiciens à l’origine de cette découverte comprirent qu’il fallait tout de suite créer un ordre mondial pour contrôler cette arme. Un demi siècle plus tard on sait ce qu'il en est.

Qu’en sera-t-il de toutes ces mutations que nous annonce Joël de Rosnay ? Elles se présentent à nous comme autant de défis. Mais, ne nous y trompons pas, l’épreuve de vérité ne sera pas technique mais politique. Le progrès s’est longtemps justifié par les merveilles qu’il réalisait. Comment ne pas en célébrer le culte alors qu’il nous donnait l’électricité, les antibiotiques, l’ordinateur, les greffes d’organes et le voyage sur la Lune en prime. Nous découvrons aujourd’hui que le progrès, quelques prodiges qu’il accomplisse, n’est pas une fin en soi. Il n’a de sens qu’en fonction de l’homme, des services qu’il peut lui rendre.

Inventer l’humanisme des temps nouveaux, celui qui fera des percées annoncées un porte bonheur pour tous les hommes, c’est le véritable enjeu de l’avenir. Ses données nous en sont exposées par Joël de Rosnay avec une lumineuse clarté. Il faut maintenant qu’elles soient entendues, que nous soyons à nouveau en espoir de progrès.

François DE CLOSETS

Journaliste et scientifique

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/552471/17211866

Voici les sites qui parlent de La préface de François de Closets:

Commentaires

Je n'aime pas du tout cette introduction. Trop anxiogène et imbibée subliminalement de la pomme qu'adam a prise sur l'arbre de la connaissance. Je n'aurais jamais accepté ça comme préface. C'est vicieux.

j'ai toujours lu avec intérêt les livres de François de Closets et l'ai cité à plusieurs reprises dans le livre que je viens de publier:KAK.Je pense que la technique est amorale et qu'il est illusoire de vouloir la freiner; elle oblige par contre à réfléchir sur son utilisation et le débat éthique doit de démocratiser et influencer le débat politique.

Poster un commentaire

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier

juin 2008

lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            

Recherche




Les commentaires récents

Revue de presse